Le parfum du blé grillé et du beurre est une forme précise de mémoire. À Douchanbé, la capitale du Tadjikistan en Asie centrale, il annonce l’arrivée du Navruz — le nom local du nouvel an de printemps, aussi connu sous le nom de Nowruz —, mais pour bien des foyers il marque quelque chose de plus précis : le moment où la famille se réunit autour d’une grande chaudière. Le plat au centre de ce rassemblement est le sumanak, une pâte épaisse et sucrée faite de blé germé, de farine et d’huile. Ce n’est pas seulement un plat : c’est un acte communautaire qui exige patience, coordination et travail partagé. Pendant que la capitale prépare ses célébrations publiques, le rituel privé du sumanak ouvre une fenêtre claire sur la façon dont la tradition s’enseigne, s’entretient et s’adapte de génération en génération.

Un rythme communautaire

La préparation du sumanak est résolument collaborative. C’est rarement une tâche solitaire de cuisine. Dans bien des foyers tadjiks, le travail se répartit par rôle et par énergie. Les femmes mènent souvent le remuage continu, une tâche qui exige une attention constante pour éviter que la mixture ne brûle ni ne s’agglomère. Ce labeur s’accompagne de chants et de mouvements, et la cuisine devient une représentation. Les hommes aident souvent en gérant le feu, en portant les chaudières lourdes et en préparant les ingrédients bruts. Cette division du travail crée un espace partagé où des rôles distincts convergent vers un but unique.

Sumalak préparé pour le Navruz au Tadjikistan
Sumalak préparé pour le Navruz au Tadjikistan. Photo: No machine-readable author provided. Ibrahimjon assumed (based on copyright claims). / CC BY 2.5.

L’inscription par l’UNESCO de la « culture de la cuisson du sumanak/sumalak » en 2025 met en avant cet aspect communautaire comme élément clé de la pratique. L’UNESCO place le travail partagé de la préparation du sumanak à côté de sa signification saisonnière. Le rassemblement autour de la marmite donne aux voisins et à la parenté le temps de renouer les liens. C’est une pratique qui rend l’appartenance tangible par l’effort partagé. La marmite elle-même devient un point focal, un objet physique autour duquel les relations se négocient et se renouvellent.

La longue attente

Avant que l’ébullition commence, il y a une période d’attente silencieuse. Le blé doit être trempé, germé et soigné pendant deux à trois semaines. Cette étape est souvent la partie la plus personnelle et la plus intime du processus. Dans beaucoup de familles, une seule personne est désignée pour veiller sur le blé en germination, l’arrosant chaque jour et veillant à ce qu’il pousse dans l’obscurité. Ce rôle de gardien n’est pas qu’une affaire d’agriculture : c’est un rituel de patience.

Célébrations de Navruz à Douchanbé, 2021
Célébrations de Navruz à Douchanbé, 2021. Photo: Шухрат Саъдиев / CC BY-SA 4.0.

Shakho Ruzimatova, résidente de Douchanbé, se souvient de ses expériences d’enfance avec cette pratique. Elle se rappelle sa grand-mère et sa mère préparant le sumanak, et sa propre participation en observant et en aidant. Pour elle, ce qu’elle chérit le plus n’est pas la cuisine elle-même, mais le rassemblement. Parents et voisins se réunissaient, les enfants jouaient, les femmes chantaient en gardant le feu. Ce souvenir d’être ensemble est ce qui la pousse à poursuivre la tradition dans sa propre famille. L’acte de veiller sur le blé, même dans sa phase silencieuse d’avant-cuisson, sert de pont entre le passé et le présent, reliant celle qui cuisine aux générations précédentes.

Professionnaliser la tradition

Si le sumanak est profondément enraciné dans la vie domestique, il est aussi entré dans la sphère de l’artisanat professionnel. À Khusoniyon, un district du Tadjikistan, Mavluda Sotivoldieva, 63 ans, prépare le sumanak professionnellement depuis six ans. Elle utilise une chaudière de 300 litres, produisant assez pour sa famille et pour la vente. Son parcours illustre comment un savoir traditionnel peut passer à l’échelle et se perpétuer. Elle a appris l’artisanat de sa mère — voie commune chez bien des praticiennes — et a à son tour enseigné à ses petites-filles et à ses belles-filles.

La place Dusti à Douchanbé pendant le Navruz, 2022
La place Dusti à Douchanbé pendant le Navruz, 2022. Photo: Шухрат Саъдиев / CC BY-SA 4.0.

Le travail de Mavluda souligne les exigences physiques du processus. La préparation demande environ une journée d’effort continu, un investissement en temps qui en dissuade plus d’un. Elle décrit cet artisanat comme un art qui exige dévouement et force. En vendant le sumanak, elle ne préserve pas seulement la tradition : elle crée autour d’elle un gagne-pain. Son fils et sa belle-fille aident en transportant le produit fini au marché de la ville de Bokhtar, où il se vend 20 somoni — la monnaie du Tadjikistan — le litre. Cet aspect commercial ne diminue pas la valeur culturelle ; il démontre plutôt la polyvalence de la pratique. Elle peut être rituel familial privé, événement communautaire public ou service professionnel.

Enseignement et transmission

On apprend le sumanak dans plusieurs cadres. La pratique familiale est une voie ; les écoles et les rencontres culturelles en offrent d’autres. Ce transfert intergénérationnel garantit que les nuances de l’artisanat ne se perdent pas. Les techniques précises — le moment exact du remuage ou le soin porté à la germination du blé — s’apprennent par l’observation et la participation.

Navruz à Douchanbé, 2024
Navruz à Douchanbé, 2024. Photo: Шухрат Саъдиев / CC BY 4.0.

À Douchanbé, cette transmission est soutenue par des initiatives publiques. La Caravane du Navruz, un événement public qui porte la célébration du printemps jusqu’à la capitale, sert de vitrine à ces traditions. Elle permet aux habitants comme aux visiteurs d’assister à des pratiques d’ordinaire confinées aux foyers. En exposant la préparation du sumanak au regard public, ces événements valident la portée culturelle du plat et encouragent une participation plus large. Le savoir passe aussi par les écoles et les événements culturels, si bien que les jeunes générations côtoient la pratique même quand elles ne vivent pas dans des foyers où on la prépare régulièrement.

Des possibilités qui continuent

La pratique du sumanak continue d’évoluer tout en gardant son identité profonde. C’est une tradition à la fois ancienne et adaptable. L’usage d’outils modernes, comme les hachoirs à viande pour écraser le blé germé, a rationalisé certains aspects du processus, mais les éléments essentiels — le travail communautaire, la patience et le plaisir partagé — demeurent inchangés. Le plat continue de servir de symbole d’unité, de prospérité et de renouveau, reliant les personnes au-delà de l’âge et des frontières sociales.

Cuisson du sumalak à Aq-örgöö, Chüy, Kirghizistan
Cuisson du sumalak à Aq-örgöö, Chüy, Kirghizistan. Photo: Firespeaker / CC BY-SA 3.0.

Pendant que Douchanbé se prépare pour le Navruz, la marmite de sumanak demeure un symbole central de la célébration. C’est un objet tangible qui porte le poids de l’histoire et la promesse de l’avenir. Par l’acte partagé de remuer, de chanter et de manger, la tradition rend l’appartenance tangible. C’est une pratique qui ne se contente pas de marquer le changement de saison : elle renforce le tissu social qui soutient la communauté. Dans un monde qui change vite, la marmite de sumanak offre une ancre stable, un rappel que certaines formes de lien se bâtissent par la patience, le soin et le simple fait de partager un repas.

Le travail autour d’une marmite partagée

Une préparation partagée rassemble plus que des ingrédients. Les gens coordonnent le temps, répartissent les tâches, se font place les uns aux autres et repèrent ce qui doit arriver ensuite. Cette organisation peut passer inaperçue quand le plat fini devient l’image principale d’une célébration. Prêter attention au travail autour de la marmite rend la dimension sociale plus concrète. L’appartenance apparaît dans ce que les gens font ensemble, pas seulement dans ce qu’ils disent que l’occasion représente.

Des tulipes à Douchanbé
Des tulipes à Douchanbé. Photo: Zolfeqar Fatihzadeh / CC BY-SA 4.0.

Le récit du sumanak au Tadjikistan appartient à ce contexte précis. Le Nowruz s’observe dans différents pays et communautés, et une description internationale ne rend pas chaque préparation identique.[1] Des images d’un autre pays ne peuvent montrer un plat apparenté que si leur lieu est nommé. Elles ne doivent pas être légendées comme une scène de Douchanbé sous prétexte qu’un spectateur pourrait reconnaître la célébration partagée.

Pour un lecteur qui rencontre la pratique depuis l’extérieur, les questions les plus utiles touchent à la participation. Qui porte le savoir de la préparation ? Comment une nouvelle personne est-elle amenée dans le travail ? Quelles parties de l’occasion permettent aux anciens et aux jeunes de passer du temps ensemble ? Ces questions rendent plus facile de comprendre le renouvellement saisonnier comme une activité soutenue par des relations. Elles évitent aussi de transformer un essai culturel documenté en manuel d’instructions, ou de prétendre qu’un rassemblement décrit représente tout le monde.

Place Dusti, Douchanbé, pendant le Navruz, mars 2022
Place Dusti, Douchanbé, pendant le Navruz, mars 2022. Photo: Шухрат Саъдиев / CC BY-SA 4.0.

Sources & further reading

  1. ich.unesco.org. Nawrouz, Novruz, Nowrouz, Nowrouz, Nawrouz, Nauryz, Nooruz, Nowruz, Navruz, Nevruz, Nowruz, Navruz - UNESCO Intangible Cultural Heritage.
  2. ich.unesco.org. Culture of Sumanak/Sumalak cooking - UNESCO Intangible Cultural Heritage.
  3. United Nations. International Nowruz Day | United Nations.
  4. khovar.tj. Суманак — весеннее блюдо, объединяющее поколения таджиков | НИАТ "Ховар".
  5. YOUR.tj. Как готовят суманак в Таджикистане — YOUR.tj.
  6. en.avesta.tj. This morning, the Navruz Caravan brought the joyful news of the arrival of spring to residents and visitors of the capital. - Tajikistan News in English.